Miyazaki

Home/Société/Miyazaki

Miyazaki

Hayao Miyazaki

Des dragons qui volent dans une cité flottante, des maisons sur pattes magiques, des villes dans le ciel, des arbres mystérieux, des animaux qui parlent, des bébés géants, des magiciens, des sorcières, des malédictions, des démons… des aventures palpitantes : l’univers de Miyazaki impressionne par son incroyable richesse et des scénarios pleins de surprises ! Mais attention, la fantastique dextérité du grand réalisateur cache aussi le regard d’un sociologue et un engagement au service d’une humanité dessinée avec amour.

A – Les japonais

Avant d’entrer dans le vif du sujet, il faut regarder le contexte historique particulier et le climat social dans lequel l’œuvre est née.

Désignant le foyer du vieux Japon, le mot immémorial « ie », a un sens large. Il définit les anciens, autant que la mémoire peut en attester, et aussi, dans le même concept, les membres qui composent la famille au présent, leur légitimité, la probité qui les unit, le destin commun et plus encore. Telle qu’elle est conçue par la tradition japonaise, l’union familiale est immuable ; elle vient de loin et elle prépare le futur dans une relation collective difficile à comprendre pour un Occidental. L’« ie » de surcroît est un lieu de sagesse et de médiation entre le visible et l’invisible.

C’est en juin 1945 que le haut commandement américain détermina son plan d’invasion du Japon, juste après la capitulation de l’Allemagne. Des forces considérables furent mises en œuvre, car au fur et à mesure de la conquête, les Américains se retrouvaient devant un ennemi à chaque fois plus déterminé. L’archipel résistait. Pour la seule défense stratégique de l’île d’Okinawa, le Japon perdit 77 000 soldats, tués ou kamikazes et 150 000 civils locaux. Pour obtenir une capitulation totale, au mois d’août 1945, les États-Unis prirent la décision de lancer des bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki, deux villes de plus de 200 000 habitants chacune ; scènes apocalyptiques d’une cruauté sans nom.

En mars 1946, le Japon adopta une nouvelle Constitution pilotée par Douglas MacArthur commandant suprême des forces d’occupation. Dans l’ancienne Constitution, l’unité de base de la loi japonaise reposait sur le Koseki – registre familial – qui consigne tous les actes officiels. La plupart des problèmes civils ou criminels impliquaient la famille plutôt que l’individu. Lorsqu’une personne commettait une faute, elle n’entachait pas seulement son propre honneur, elle déshonorait aussi l’ensemble de sa famille passée et à venir. Pour se conformer aux « suggestions » américaines , ce système fut donc aboli, mais il perdure dans l’âme japonaise.

Ce ne sont pas de vieilles familles traditionnelles japonaises que Miyazaki met en scène dans ses films, mais des couples et des foyers du Japon occidentalisé, souvent dissociés, loin d’une tradition qui regroupait père, mère, enfants, voire grands-parents sous un même toit, chacun ayant sa place et un rôle défini. Toutefois, insérée dans les contradictions de la mutation historique d’une nation, la mise en scène des relations intimes est d’un grand intérêt réflectif.

Les personnages miyazakiens ont du caractère, sont souvent insolites, la guerre et les problèmes ne les épargnent pas, mais ils parviennent finalement à se comprendre, s’entraider et s’aimer.

Mon voisin Totoro

Dans la mystique du vieux Japon, un profond respect et le caractère sacré de la nature définissent la situation de l’homme dans l’univers. Jouant un rôle central dans l’œuvre de Hayao Miyazaki, Mon Voisin Totoro, évoque cette place. Tout organisme doté de vie est un élément du Tout. Ainsi, un ruisseau, comme une comète, un homme particulier ou une simple feuille, enfin même un sentiment, une idée ou une banale qualité peuvent répondre à l’ordre spirituel. Le respect des ancêtres et le sentiment de communion avec les forces de la nature sont les bases spirituelles du shinto, la religion traditionnelle.

San (Princesse Mononoké) et Nausicaä sont adeptes d’une écologie et d’un monde où vivent les esprits. Elles font le lien entre les croyances et la réalité. Elles sont les guides, les messagères. Nausicaä a même une dimension christique, nous apprenons à la fin de l’épopée qu’elle est, au féminin, « celui » qui était annoncé, l’être vêtu de bleu, le sauveur de son peuple, femme-messie d’une ère post-atomique

L’antithèse ère de l’industrieère de la tradition est l’une des thématiques de l’auteur. Il met en scène, d’un côté, la beauté, une harmonie pastorale, des sites vierges, des arbres majestueux, le vol d’un oiseau, le charme d’une fleur, la poésie de la nature, la magie de la musique. En parallèle, l’industrialisation du monde aussi est régulièrement questionnée. Elle oscille entre laideur et beauté dans un style steampunk (Le château dans le ciel, Le château ambulant, etc.) mais elle est toujours inquiétante et quelquefois très dure (Nausicaä, etc.).

Le château dans le ciel

 

B – L’initiation :

Miyazaki respecte la planète, l’être humain, ses différences et même ceux qui tiennent un rôle malfaisant ! Dans la veine du shinto, il contribue à accueillir la vie, ses épreuves et à porter l’espoir. Du fait que les défauts de ses personnages ne sont pas condamnés, il aide subséquemment chacun à porter ses faiblesses et à s’aimer tout de même, à se montrer compréhensifs envers autrui, et, finalement, il élève son public, comme ses personnages qui apprennent à vivre le don de la maturité et la grâce de l’amour. En phase avec la mutation anthropologique qu’a représentée l’entrée des femmes dans la vie active, il affectionne les héroïnes. Elles sont souvent de jeunes filles Au-delà de la dimension fantastique qui caractérise ses œuvres, transparaît le souci des entraves de l’adolescence, de ses chamboulements et de l’apprentissage de la vie.

Kiki, la petite sorcière (1985) est la première épopée de ce type du Studio Ghibli. Bien que Kiki soit une sorcière, le film est centré sur les vicissitudes du quotidien d’une jeune adolescente qui doit appréhender ses propres capacités pour trouver sa place dans la société. Elle fait de nombreuses rencontres qui l’aident à être utile, reconnue et aimée. Son courage et sa vaillance, associés à son innocence, sont caractéristiques des vertus des héroïnes miyazakiennes. Le charme de Kiki est désarmant. Ses vertus sont parfaites dans leur simplicité et elles se conjuguent avec une liberté de détermination qui donne au pur plaisir ludique de cet animé, une dimension exemplaire.

Kiki la petite sorcière

Conformément à la tradition, le respect des aînés est l’une des composantes de la mise en scène aux Studio Ghibli, mais sans discipline excessive, tout au contraire. Dans Le voyage de Chihiro (2001), par exemple, la petite fille devra réparer les erreurs de ses parents, transformés en cochons à cause de leur gourmandise[fusion_builder_container hundred_percent=”yes” overflow=”visible”][fusion_builder_row][fusion_builder_column type=”1_1″ background_position=”left top” background_color=”” border_size=”” border_color=”” border_style=”solid” spacing=”yes” background_image=”” background_repeat=”no-repeat” padding=”” margin_top=”0px” margin_bottom=”0px” class=”” id=”” animation_type=”” animation_speed=”0.3″ animation_direction=”left” hide_on_mobile=”no” center_content=”no” min_height=”none”][2]. Ce sera un périple riche en aventures.

Au début du film, Chihiro ne laisse pas imaginer qu’elle peut affronter des aventures dramatiques. Elle est peureuse. Elle se plaint parce qu’elle doit changer d’école, elle aurait aimé rester avec ses amis dans son quartier. Elle dit à plusieurs reprises qu’elle a peur et qu’elle ne veut pas aller explorer des lieux insolites au-delà d’un inquiétant tunnel… Elle s’accroche au bras de sa mère jusqu’à l’empêcher de marcher. Enfant paisible, elle n’est en rien une amazone et c’est malgré elle, qu’elle se retrouve dans un monde mystérieux, très inquiétant. Lorsque pour la première fois, elle rencontre Haku, le jeune garçon qui la sauve, il est sur le point de partir, elle lui dit : « oh ! reste avec moi ! ».

Le voyage de Chihiro est une initiation, une quête dans laquelle, l’héroïne gagne en maturité, grandit. Elle entre dans le monde du travail, elle découvre les sentiments amoureux, l’amitié. Son état est celui d’une très jeune personne et, paradoxalement, son parcours correspond à la voie spécifique des héros. Elle se nourrit de ce qu’elle apprend, elle tire tout enseignement des personnes qu’elle croise. Elle grandit dans ses rencontres, apprivoise pas à pas l’adversité et embellit le cours des choses.

Chihiro

C – Industrie, pollution, guerre :

« Nausicaä de la Vallée du Vent » (1984) est le premier film de Miyazaki[3]. L’héroïne porte le nom de la fille du roi Alkinoos, personnage d’Homère. Dans l’Odyssée, Nausicaä recueille Ulysse naufragé. Quand Ulysse la quitte, il lui dit :

« Nausicaä, fille du fier Alkinoos ! fasse l’époux d’Héra, le Zeus retentissant, qu’en mon logis, je voie la journée du retour, aussi vrai que mes vœux, quand je serai là-bas, te resteront fidèles : tu me seras un Dieu, tous les jours d’une vie que je te dois ô vierge ! »

Cependant, aucune référence à l’Odyssée d’Homère n’est faite dans le film, le nom d’emprunt est un simple clin d’œil à la culture européenne.

L’histoire montre la difficulté de rester pacifique dans un monde violent. Le thème est la catastrophe écologique de la planète après « sept jours de feu » allégorie de la destruction atomique. Miyazaki a vécu dans un pays traumatisé par « la » bombe. Dans ses films, la guerre, le pouvoir et la haine sont souvent visités, analysés et mis en scène dans leur inhumanité, et leur complexité aussi. Nausicaä couvre à elle seule toute la palette des sentiments observés : la petite fille rêvant d’un passé heureux, la princesse accomplissant ses devoirs, la médiatrice luttant contre la folie guerrière, etc.

Nausicaä – Sept jours de feu

De somptueux paysages montrent la beauté de la nature, or dans ces paysages magnifiques, la paix bucolique et la violence se côtoient. D’horribles machines, robots, monstres, croisent l’innocence pure et la grâce. Dans ce monde composite, ni la magie, ni la féerie, ni la puissance des armes et la volonté de détruire ne sont des clichés, la vie réelle transparait. La complexité des rapports humains est exprimée habilement. Contrairement aux poncifs, gentils et méchants, le réalisateur démontre à travers sa galerie de personnages que la nature humaine est compliquée. Son inventivité est toujours crédible et fine, elle fait honneur à l’art graphique des animés.

Dans Princesse Mononoké (1997), la pollution et la guerre sont à nouveau le théâtre des événements. San, abandonnée par ses parents, élevée dans la forêt par une déesse louve, récuse son humanité et considère les animaux comme sa véritable espèce. À l’Instar de Nausicaä, elle est tournée vers la nature et un monde où vivent les esprits et les dieux. Elle est habillée de peaux de bêtes, son masque de guerrière est de pierre, elle représente les croyances déchues face au monde moderne qui la tient à l’écart.

San et Ashitaka

Le couple San/Ashitaka représente l’amour impossible, celui de Roméo et Juliette dans un autre lieu et un autre temps. San vit dans la forêt, en compagnie des loups. Elle fait partie de leur famille, elle est leur princesse. Quant à Ahitaka, il est le prince des Emishis, un peuple qui tente de survivre malgré les attaques de l’Empereur et la pollution. Dès qu’il rencontre San, il tombe amoureux d’elle. La jeune fille finira, elle aussi à éprouver un sentiment humain, mais ils ne peuvent s’aimer : chacun de leur clan est en guerre contre l’autre. Guerrière en lutte contre un système destructeur, elle ne cherche pas à se mettre en valeur, elle n’est en rien dans le mode séduction, cependant Ashitaka est totalement subjugué, il veut la sauver, la protéger. Pour lui, elle est la beauté. L’amour qu’il lui porte permettra à San d’être en paix avec elle-même. Dans une épopée digne de l’Homère, la vaillance, l’intelligence et l’amour, répondent à la pollution, l’égoïsme et la guerre.

 

D – Le vent se lève :

Le vent se lève (2013) est le dernier film d’Hayao Miyazaki. Est-ce son testament ? Il relate l’histoire d’un ingénieur en aéronautique, librement inspirée de la vie de Jirō Horikoshi, le concepteur des chasseurs-bombardiers japonais Mitsubishi A6M.

Jirō étudie l’ingénierie aéronautique à l’université impériale de Tokyo. Dans un train, alors qu’il prend l’air sur la plate-forme arrière d’un wagon, son chapeau s’envole et est rattrapé par une belle jeune fille. Lorsqu’elle lui restitue l’objet, elle prononce en français un vers d’un poème de Paul Valéry : « Le vent se lève… », Jirō complète aussitôt : « …il faut tenter de vivre ! »

Jirō, qui est parti travailler pour Mitsubishi à Nagoya, se rend compte qu’il est tombé amoureux de la jeune fille, mais, il n’a gardé aucun contact avec elle. Un après-midi, pendant une promenade, il rattrape le parasol envolé d’une jeune femme qui peint sur une collie voisine et le remet au père de l’inconnue. Le lendemain, Jirō rencontre la jeune fille dans un bois et tous deux se reconnaissent : Dans le train c’était elle. Elle se nomme Nahoko Satomi et tous deux se rendent compte qu’ils partagent les mêmes sentiments. Jirō finit par demander la main de Nahoko à son père ; tous deux acceptent, mais elle prévient Jirō qu’elle est atteinte de la tuberculose.

Nahoko et Jirō

Malgré la maladie, ils vivent une période heureuse. Nahoko occupe ses loisirs à se promener et à peindre. Mais son état de santé s’aggrave peu à peu. Les époux sacrifient la santé de Nahoko pour profiter du temps qu’il leur reste à vivre ensemble. Grâce à son soutien, Jirō termine enfin la conception de son nouvel avion et part quelques jours assister au vol d’essai. À son retour, Nahoko est absente, elle a laissé plusieurs lettres, où elle explique qu’elle repart pour le sanatorium, elle a – en fait – préféré s’isoler pour mourir, afin de ne laisser que de bons souvenirs à Jirō.

Dans le même temps, le vol d’essai du nouvel avion de Jirō est un succès retentissant, mais l’ingénieur ne partage pas l’enthousiasme général.

Ensuite, les escadrilles des chasseurs japonais conçus par Jirō s’envolent dans le ciel pour bombarder des civils. Quelques années plus tard, Jirō se retrouve dans une plaine jonchée de carcasses d’avions, il a l’impression d’être en enfer, il voit un ciel immense constellé d’avions de différents types. Ceux qui sont conçus par lui montent rejoindre les autres.

Nahoko apparaît dans le ciel et dit à Jirō de vivre, vivre sa vie, avant de disparaître.

Le vent se lève est l’exception, le seul film de Miyazaki dans lequel les rôles de genres, femmes au foyer, œuvres masculines, sont des archétypes traditionnels. Le seul film sans héroïne combattante et le seul film intrinsèquement triste. Peut-être l’antithèse de La colline aux coquelicots, qu’il a réalisé en coopération avec son fils, deux ans auparavant et dans lequel l’héroïne et le héros œuvrent ensemble, comme c’est le cas dans l’ensemble de son œuvre. Se contredit-il ? Ou bien renforce-t-il encore sa position en y incluant une dernière facette ?

Quelle beauté que l’amour ! Quelle ambiguïté que le progrès ! Quelle connerie que la guerre !

 

E – Féminisme :

Dame Eboshi

L’évolution du rôle de la femme du foyer de jadis à la vie active dans la modernité a interpellé les sociologues et les politiques. Le mouvement féministe a développé un nouveau récit et de nouvelles règles. Il est remarquable de constater que la plupart des idées de notre époque sont présentes dans l’œuvre de Miyazaki – où – dans les rôles principaux, il a placé des héroïnes. Le parti pris féministe en apparence semble évident, mais il ne l’est jamais. Créateur engagé dans son temps, il est habile aussi à le dépasser. Derrière ses scénarios superbement construits, des contradictions frémissent : violence/douceur, foyer/travail, instrumentalisation/gouvernance, prudence/témérité, égoïsme/générosité, etc.

Dans Princesse Mononoké, Dame Eboshi et la ville minière fortifiée cumulent les références, du point de vue féministe le film est un modèle. L’entreprise d’extraction et d’armement accueille uniquement des lépreux et d’ex-prostituées, deux catégories sociales exclues du monde du travail ordinaire. L’évolution de l’état d’objet sexuel à agent d’une entreprise dont la main-d’œuvre comme la direction est exclusivement féminine suscite une attention particulière. Les femmes sont jolies et heureuses, elles gèrent la mine et la fonderie, les lépreux, les fusils et les explosifs. Quant aux hommes, ils s’occupent des transports. Leurs femmes, dans une position de liberté et de lucidité, les réduisent à un état d’infériorité et les guident. Ils sont dominés et ridicules, pourtant le trait n’est pas appuyé et le pastiche ne choque pas ; Miyazaki est toujours réaliste, sans parti pris idéologique. Il est concerné par la quête féminine de liberté, mais tout n’est pas rose. Dame Eboshi est belle et vaillante, mais ses choix se révèlent souvent erronés, parfois bien cruels et elle est l’adversaire de San, l’héroïne véritable. Le clan des loups dirigé par la déesse louve, San et Ashitaka, la combattent. Lorsqu’une partie de ses hommes chute, Dame Eboshi les laisse pour morts, sans état d’âme, et c’est Ashitaka qui les sauve. Son personnage , comme tous les personnages miyazakiens, est complexe. À la fin du film, elle reconnaît ses erreurs et évolue positivement.

Princesse Mononoké

Dans Le voyage de Chihiro aussi, la dimension désolante du pouvoir est dans des mains féminines. Yûbaba n’est pas une femme jeune, mais elle est une jeune mère et, plus pointu encore, n’a pas de mari. Miyazaki représente rarement la famille traditionnelle ; l’une des figures familiales est souvent absente. Il est notable, dans le cas de Yûbaba, que son bébé semble avoir été conçu par sa volonté seule, sans le besoin d’un père. Elle dirige une immense entreprise, ce pourrait être un clin d’œil en écho des revendications féministes (une vraie carrière, moins de pression pour se marier, le choix d’avoir des enfants ou pas). Contrairement à Dame Eboshi, elle est laide et, manifestement, n’est pas en mesure de « vendre » son modèle. Dans cette veine, dans Le château dans le ciel, Dora est un autre femme de caractère. Manifestement, la femme est un être humain qui peut avoir les mêmes forces que les hommes mais aussi les mêmes vices. C’est ça, la vraie égalité !

Dans Porco Rosso (1992), le personnage masculin tient le rôle principal, mais il est très attaché, pudiquement, à deux femmes. Fio répare son hydravion, son talent d’ingénieur en aéronautique est supérieur à celui des hommes. Elle symbolise la réussite de l’entrée des femmes dans l’univers masculin où elle fusionne le naturel féminin et la créativité. Fio, d’un point de vue classique, est un véritable garçon manqué, mais, dans le contexte contemporain, bien qu’elle soit l’antithèse de Gina, qui aime passionnément et secrètement le héros, elle plaît aussi beaucoup aux hommes. Gina incarne l’idéal féminin de la génération des parents de Fio. Elle possède un talent exceptionnel d’artiste et de gestionnaire ; si bien que, contrairement à ce qui pourrait apparaître au premier regard, c’est le macho Porco Rosso, plus que la cruelle féministe Dame Eboshi, qui porte la flamme positive du féminisme miyazakien. Il dit : « Les femmes sont extra. Elles bossent aussi bien que les hommes et elles sont plus courageuses. »

Fio

F – Les femmes :

La problématique de l’évolution du rôle social de la femme est toujours présente en filigrane chez Miyazaki, mais il transcende le conflit de caste. Les femmes et les hommes sont au même niveau, d’ailleurs, les femmes occupent même des métiers réservés aux hommes. Dans Porco Rosso, ingénieure et mécanicien. Dans Princesse Mononoké, elles travaillent à la forge. Dans Nausicaä de la vallée du vent, elles sont d’impitoyables guerrières ! Car, non, la femme n’est pas nécessairement un être doux et aimable ! Elles sont fortes et indépendantes, ce qui change des stéréotypes de Disney.

Quant à l’expression corporelle des héroïnes, le contraste est saisissant. Les américaines sont soumises à des critères de beauté convenus, au carcan d’une gestuelle agréable à regarder. Même lors de leurs actions les plus émancipées, elles sont rappelées à l’ordre par leur apparence physique. Elles ne peuvent s’affranchir du regard des autres et doivent toujours faire attention à leur attitude jusque dans les moindres détails de leur gestuelle car elle sont soucieuses d’être toujours séduisantes mais les talons aiguilles et les yeux de biche ont une certaine incompatibilité avec la générosité dans l’action .

Chihiro est loin de la typique pretty girl américaine, elle est banale, belle sans façon. Elle accomplit de grandes choses, sans correspondre aux critères de perfection corporelle imposés par l’industrie cinématographique. Elle a des jambes fluettes, la chevelure banale, et des bas-joues rondes ; ce qui ne la dessert pas pour convaincre et venir à bout de l’adversité. Sa capacité à séduire est positive, pertinente, car elle efface aux yeux des petites filles le diktat asphyxiant de la beauté féminine instrumentalisée. L’héroïne miyazakienne, enfant ou nonagénaire, montre un idéal positif : intelligente, pleine de vie, résolue ; elle file dans le ciel vers des contrées inconnues, sauve le monde, redonne un peu d’humanité à un univers sombre et voué au chaos.

Chihiro et Haku

La force est toujours le don de l’autre. Quand Chihiro rencontre Haku, elle est complètement perdue dans un monde qu’elle ne connaît pas. Haku sait la guider pour la protéger, il l’aide à de nombreuses reprises face à la terrible Yubaba. Quant à elle, elle le sauve d’une mort certaine en déployant tous les efforts possibles pour l’aider. C’est elle aussi qui lui rappelle son vrai prénom et le délivre du sortilège. Dans le Château dans le Ciel, Sheeta se sacrifie pour sauver Pazu, en restant au service de Muska, son adversaire, l’agent du gouvernement à sa recherche depuis le début du film. Sa noblesse d’esprit lui permet finalement de sauver sa vie, celle de Pazu, ainsi que l’île dans le ciel et de vaincre. Les héroïnes du Studio Ghibli sont habitées par l’esprit du don. C’est aussi le cas de Nausicaä, de Kiki, de Fio, etc.

G – Le sexe :

Sophie – LeChâteau ambulant

Sophie – l’héroïne du Château ambulant (2004) – est une jeune fille de dix-huit ans victime d’un maléfice. La sorcière des Landes, qui est amoureuse de Hauru, jalouse de l’attention que celui-ci porte à Sophie, pour se venger, décide de transformer la jeune fille en une vieille dame. Ce qui n’entame en rien l’amour qu’Hauru lui porte. Ce dernier est le maître du Château ambulant, c’est un magicien extrêmement puissant et, lui-même, a subi un sort, dont Sophie le délivrera.

Ainsi, contrairement à l’habitude de l’auteur, consistant à mettre en scène des héroïnes dans leur jeune âge, dans Le Château ambulant, elle a quatre-vingt-dix ans. Une fois encore, elle échappe au climax du « temps » de la sexualité et à la version pulpeuse de l’héroïne américaine. Ce n’est probablement pas un hasard.

Sophie est prude et honnête, ce n’est pas le cas de sa sœur, de sa mère moins encore.

Sophistiquée et coquette, Lettie, la sœur de Sophie, est courtisée par de nombreux jeunes hommes. De son côté, Honey, sa mère, est égoïste et volage. Elle se passionne pour les dernières tendances vestimentaires, non pas pour ses filles. Lorsqu’elle rend visite à Sophie, elle ne peut s’empêcher de se vanter d’un remariage avec un homme très riche et, comble d’indignité, elle vient la voir pour la trahir. En feignant attention et affection, elle lui remet un cadeau, qui s’avère être un piège, qui vise à donner la position du château ambulant aux ennemis d’Hauru.

À la fin, tout rentre dans l’ordre, le Prince qui avait été transformé en épouvantail, retrouve sa forme humaine grâce à l’amitié de Sophie et retourne dans son pays pour mettre un terme à la guerre. Ayant embrassé Hauru par amour Sophie redevient jeune. Ils vivent ensemble une existence heureuse dans le château qui vole au-dessus des nuages.

Les dessins animés Ghibli peuvent être montrés aux enfants ! Mais ils ne s’adressent que partiellement à eux, car il est difficile, à un jeune âge, d’en saisir la portée.

Sophie, dans sa famille qui pourtant s’y prête, n’est pas impliquée dans un processus de séduction codifié et intéressé. Les héroïnes miyazakiennes sont toujours indemnes des vices de la modernité, du capital sexuel et du capital beauté, car le studio n’a pas adhéré à l’instrumentalisation du monde, il affectionne l’humanité des interrelations, le don réciproque, l’amour loyal. Ni sexe exposé, ni érotique normalisée pour les marchés urbains occidentaux !

Chez Disney, les jeunes femmes ont entre 16 et 20 ans, elles sont suffisamment jeunes pour que de jeunes enfants puissent s’y identifier, et suffisamment âgées pour avoir des « formes ». En créant des héroïnes d’un âge clairement inférieur à la puberté, Miyazaki prévient leur érotisation. Des héroïnes jeunes ou vieilles échappent au processus délétère. L’instrumentalisation de la beauté n’est plus alors ce sur quoi on se focalise. Les héroïnes sont, certes, mignonnes, mais on est très éloigné de la sensualité affichée et des « formes » à l’américaine, qui touchent même souvent la représentation des très jeunes héroïnes.

 

H – L’innocence :

Satsuki et Mei

L’innocence de l’enfance est au cœur de l’art de l’auteur. Elle lui donne, sous différentes formes, adaptées aux contextes variés des scénarios, une constante, qui est sa griffe, une force vertueuse débordante.

Chihiro n’est pas avide et ne s’attache pas aux biens matériels. Un Esprit lui propose de l’or, beaucoup d’or, qu’elle refuse, parce qu’elle n’en a pas besoin. Maints personnages du film se précipitent sur l’or et sont dévorés par l’Esprit. De même pour les tickets de douche, elle accepte celui que l’Esprit lui propose, car elle en a besoin pour « nettoyer » un client, mais elle refuse le paquet entier, car elle n’en a pas l’utilité.

Kiki, qui possède les pouvoirs habituels aux sorcières et notamment le don de se déplacer dans le ciel, pour autant, demeure d’une modestie désarmante. Elle garde son âme d’enfant et veut gagner honnêtement sa vie, ce qui est très sympathique.

Le talent que Miyazaki déploie pour décrire la terrifiante complexité du monde, son art hyperréaliste très sombre, est sublimé par la dimension humaine de ses films, optimistes et poétiques. La figure de l’enfant y est une image majeure.

 

I – Relation amoureuse :

Au travers de l’expérience de la vie, les aléas des émotions, les jeunes héroïnes du Studio Ghibli, réservées et vertueuses, grandissent et acquièrent une formidable aura. Elles endurent les secousses de l’adversité, des conflits, mais elles bénéficient aussi des miracles de l’entraide. Elles se nourrissent de leur initiation, elles tirent des enseignements des interrelations qu’elles tissent et de leur ouverture au monde.

Sheeta et Pazu

Les étapes de l’éveil vont de pair avec la rencontre de nouvelles personnes, mais la rencontre la plus chargée de sens est celle de l’alliance amoureuse. Elle est subtile et intense, insolite, naturelle, structurante et radicale. C’est toujours le lien de dépendance à l’autre qui donne la victoire et la plus grande liberté. Il s’agit de la formule magique de l’émancipation miyazakienne. L’erreur est de croire que l’on puisse s’émanciper seul, alors que l’être humain ne peut faire l’économie de l’altérité et de l’alliance. Les héroïnes de Miyazaki sont toujours accompagnées d’un frère d’armes dans leur quête, qui, finalement, est aussi leur Roméo : Nausicaä et Asbel dans Nausicaä de la vallée du vent, Sheeta et Pazu dans le Château dans le ciel, San et Ashitaka dans Princesse Mononoké, Sophie et Hauru dans le Château Ambulant, Chihiro et Haku dans le Voyage de Chihiro, Ponyo et Sôsuke dans Ponyo sur la falaise, etc.

Ponyo sur la falaise est le neuvième film de Miyazaki (2008). Il nous raconte l’histoire de Sosuke et Ponyo.

Ponyo est une des filles de la très belle Gran Mamare (l’Esprit de la mer) et du savant Fujimoto. Sosuke est un petit garçon de 5 ans qui découvre un jour un joli poisson qu’il décide d’appeler Ponyo (“magicienne” en Japonais). Malheureusement, l’amitié est à peine née entre les deux que Ponyo est ramenée de force par son père au royaume de la mer. Bien que Fujimoto soit lui-même un être humain, il a fui ses semblables, leurs nuisances, leurs pollutions. Il est déterminé à défendre les océans et combattre les responsables de la catastrophe écologique dont la mer est victime.

Ponyo réussit à s’échapper, mais sa fuite provoque la colère de l’océan qui obéit à Fujimoto. S’ensuit une série de tsunamis, voilà à peu près la situation de départ.

Gran Mamare

Le couple des parents de Ponyo, de prime abord, n’est pas évident, mais, comme souvent chez les grands auteurs, il est porteur d’un message. La mère – pur cliché de la beauté féminine – qui ressemble à une caricature dessinée par Disney, est très mal assortie à son mari, qui, lui, correspond plutôt au cliché du savant fou. Le dégoût du monde humain ressenti par Fujimoto, ses angoisses, sa juste vison d’un monde industriel qui se construit en opposition avec celui de la mer, justifie son attitude répressive envers sa fille, certes ! Mais son intransigeance passe mal ! Il joue, dès lors, le rôle du méchant. La complexité du contexte, mêlant comme toujours chez Miyazaki, le bien et le mal, est à son paroxysme. La mer souffre et le seul moyen envisagé alors pour survivre est l’affrontement. Pour autant, peut-on justifier de combattre l’humanité ?

Divinité envoûtante, Grand Mamare se déplace à la surface de l’eau, elle « est » la mer et la gouverne. Elle fait la leçon à sa fille, la sirène Brunehilde, mais cette dernière lui déclare qu’elle s’appelle désormais « Ponyo » du nom que lui a donné Sôsuke, et qu’elle veut devenir humaine pour retrouver son ami.

Brunehilde a hérité des pouvoirs de sa mère, mais sa métamorphose provoque des distorsions… Fujimoto est épouvanté, la mer est revenue à l’époque du Dévonien, la lune se rapproche de la Terre, et les satellites artificiels commencent à tomber, pour se consumer dans l’atmosphère. Mais Gran Mamare le rassure en lui rappelant la magie ancienne selon laquelle une sirène peut perdre ses pouvoirs et devenir une femme, si le cœur de l’homme qu’elle aime ne faiblit pas ; dans le cas contraire, elle est transformée en écume.

Sosuke et Ponyo

Gran Mamare et Sôsuke finalement se parlent. Alors qu’il affirme accepter son amie telle qu’elle est et l’aimer quelle que soit sa forme, et que cette dernière accepte de renoncer à ses pouvoirs pour grandir et vivre auprès de son ami, les réactions en chaîne cataclysmiques s’interrompent, et tout le monde est ramené à la surface. Tandis que Fujimoto s’excuse et serre la main de Sôsuke, Ponyo saute du seau et embrasse son ami, reprenant sa forme de petite fille ; les bateaux des marins et les barques des gens du village accostent, et tout le monde se retrouve.

Ni le combat écologique imposant du père, ni la majestueuse beauté de la mère, ne justifient de partir en guerre contre l’essentiel, la simple humanité, symbolisée par l’amour de Sosuke et Ponyo.[/fusion_builder_column][/fusion_builder_row][/fusion_builder_container]

This Is A Custom Widget

This Sliding Bar can be switched on or off in theme options, and can take any widget you throw at it or even fill it with your custom HTML Code. Its perfect for grabbing the attention of your viewers. Choose between 1, 2, 3 or 4 columns, set the background color, widget divider color, activate transparency, a top border or fully disable it on desktop and mobile.

This Is A Custom Widget

This Sliding Bar can be switched on or off in theme options, and can take any widget you throw at it or even fill it with your custom HTML Code. Its perfect for grabbing the attention of your viewers. Choose between 1, 2, 3 or 4 columns, set the background color, widget divider color, activate transparency, a top border or fully disable it on desktop and mobile.